Mon boulot, c’est vivre ailleurs.

Nouvelle catégorie. Correspondance.

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http://www.lemondedesarts.com/2000ExpParis.htm.

À Sophie, le 20 Août 2008.
Objet : Mon boulot, c’est vivre ailleurs.

Sophie,

Message du soir, déboires !!

J’ai vraiment un problème de VIE avec Biii-iii-P !

Je te l’accorde, il y a un truc cinglé là-dedans.
Et alors ??!!
C’est pas parce que j’en ai conscience que ça me rendra moins minable, moins malheureuse, moins sans avenir…. ni que ça l’empêchera d’être, je le crains, mon âme soeur !!

Je suis d’accord, il m’aurait fallut un modèle plus sympathique, moins encombré, moins bourru, plus cool…. et j’en passe… Enfin merde quoi ! Un modèle qui m’aurait mis bien, qui m’aurait pas mis mal ! …..

Je n’ai jamais arrêté de donner de moi-même, dans une sorte de globalité des choses, et j’ai le sentiment de n’avoir récolté que jalousie, amertume ou agressivité. D’avoir payé mes talents et mes acquis au prix du crime si actuel (et super glamour par les temps qui courent) de l’indifférence ! En quelques sortes, le mot d’ordre, c’est démerde-toi !

Et le public qui est là. À chaque fois. Le public qui me prend dans ses bras.
Et tout le reste, tout autour, qui n’a auncun sens !

Je suis fatiguée.
Je ne sais plus par quel bout attraper la vie qu’il me reste.

Je suis si loin de moi….

Je voudrais être dans un jardin baigné de soleil et de pluie, où mes amis seraient le papillon, l’oiseau, le hérisson, l’abeille, la coccinelle et la grenouille…

Où je saurais faire pousser le haricot et le potiron, la framboise et la capucine, la carotte, le radis, la lavande et la camomille… et le melon.

Dans mes bacs de ville sans soleil, toutes les fleurs finissent par cuire comme au micro-ondes.

Nous sommes, elles et moi, dans un état lamentable.

La vie qui passe tous les jours par ici fait le tour de chez moi et n’y entre jamais.

C’est en moi qu’il faut puiser sans cesse de quoi demeurer (à peu près) debout. Comme les blés d’aujour’hui qui seraient tous pourris avant d’atteindre les silos s’il n’avaient été gavés d’hormones qui castrent les sols puis flore et faune tout alentour.

Comment puis-je faire mon travail (mon travail d’ouvrière, mon travail d’artisan qui connaît son sujet et son geste – précis, ancestral, explorateur) comment puis-je continuer à écrire « pour de vrai », »des choses vraies »( en tous cas universelles), avec mon geste singulier, « à ma façon », dans mes couleurs, si jamais rien de la vie, rien de la nature, n’atteint ni la couche supérieure de mon épiderme, ni mes narines, ni ma couche cornée !!!

Presque 40 ans. Je sens poindre en moi toute la paysannerie des Arnaud qui a été gommée de mon histoire au rythme Seventies de l’ascension sociale de mon père. Son confort, c’était le berceau de mon malheur, puis son lit, puis son salon, et pour finir, mon tombeau ?

Je n’ai plus aucune illusion.

Je sais que je ne vivrais jamais à la campagne, que rien ne poussera dans mon potager parce qu’il est devenu trop cher , ce petit lopin de terre… Je sais aussi qu’il n’y aura personne pour aimer les jus de fruits frais qui auraient pu couler de mon verger… mes huiles macérées au calendula ou la paquerette, mes baumes mentholés contre la migraine, et toutes les musiques des muses que je ne garde que pour moi… Parce que tout ça, tout ça me manque pour ouvrir la porte derrière laquelle elles attendent, inquiètes. – « Trouvera-t-elle ce qu’il lui faut pour tourner encore la poignée ?? »

Il n’y aura pas de rire d’enfants, ni de bras forts, ni de regard abandonné, ni de sourire confiant. Aucune protection. Jamais de repos.

Juste, comme au début et pour toujours, l’idée, l’espoir, le désir de la belle, de la grande, de l’absolue consolation.

Nous sommes condmanés à ne développer notre humanité que dans les ombres de nos rêves.

Alors, je me perds dans un rêve indien. Le rêve d’un bonheur qui résiderait dans le légume quotidien gorgé de vitamines et de rosée des fées qui l’auraient fait pousser. Un légume de la couleur des saisons qui passent en rythme avec les fleurs…

Un bonheur qui aurait le goût du poivron, de la camomille et de l’ail rose.
Un bonheur qui sentirait la terre, qui sentirait la pluie.

Tu vois, au fond, jardinier, c’est un peu comme compositeur.
Ton job, c’est passeur.

Que tu fasses pousser des fruits ou des humeurs, ton boulot, c’est Vivre ailleurs.

http://www.dailymotion.com/video/k2OUI15OWnbqQNcvhe



7 commentaires

  1. L’hirondelle 27 février

    Rachel, je me suis permis d’écrire un article sur vous sur mon minable blog où j’ai mis un lien vers chez vous.
    Je vous embrasse virtuellement et je vous remercie de ce moment de grâce.

  2. Quichotine 10 mars

    J’ai suivi le vol de l’Hirondelle.

    Je sais que je reviendrai.
    Elle a raison, cent fois raison.

    Je ne connaissais pas cette chanson d’Anne Syvestre, mais c’est l’une de mes chanteuses préférées.
    Merci, pour vos mots, et merci aussi pour cette image et pour cette chanson.

    Nous avons tous un Ailleurs, je crois.
    Merci d’avoir ainsi livré le vôtre.

  3. annielamarmotte 10 avril

    elle a bien fait Quichottine de guider mes pas jusqu’à la balançoire……

  4. Betty 10 avril

    L’hirondelle m’a entraîné dans son sillage…Quelle sensation à lire la tienne si finement analysé, détaillé et écrit…
    Ton chaudron me plait! à bientôt qui sait? oui, à bientôt

  5. Jeanne 11 avril

    Quichotine me donne l’occasion d’arriver jusqu’ici et franchement je me suis régalée à ce texte plein d’humour et sans concession. Nous cohabitons dans la boite à rêves et mon antiquaire a de bien agréables compagnons
    Bon dimanche

  6. lika spitzer 14 septembre

    Si je pouvais coller notre pet jardin de Bretagne, si lointain, juste derrière ta maison, comme je le ferais volontiers ! Depuis presque trente ans, la Bretagne, chaque été, la Bretagne, la Bretagne ! Mais les Bretons snt comme ça. Et la plupart font tout pour revenir travailler du côté de leurs racines. Heureusement me mon héros n’y pense pas !
    L’indifférence, oui, j’y suis habituée. Si j’écris, c’est que je ressens le besoin de le faire. « J’écris pour être aimé »! disait Jean Genet. Ah, l’innocent !
    Et puis vivre de son art, j’ai vite compris. Dès que tu es original, c’est comme si on considérait que ton boulot, ce n’est pas du boulot.
    Je t’embrasse de tout mon coeur.

  7. euphrosine 17 mars

    Il s’en est passé du temps depuis que je suis arrivée dans ton chaudron, Rachel, et j’y suis arrivée par là. Je m’y replonge comme dans une bibliothèque et un paquet de souvenirs, cette émotion fulgurante, cette sensation de t’avoir sans doute connue déjà. Des bises, Madame!

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