Posture

Ce que mon corps dessine quand il est au piano raconte sans réserve ce que je fais avec le monde et ce que le monde fait de moi.

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Je suis pianiste, auteure-compositeure et interprète depuis l’âge de dix-huit ans.
Entre 1988 et 2004, j’ai exercé mon métier dans son cadre habituel : cafés-concerts, théâtres, cabarets, festivals….
En dix-huit ans de carrière artistique, j’ai vu changer non seulement les règles du jeu dans ma propre profession, mais la géographie sociale de notre collectivité dans son ensemble.

Dans une période de notre histoire où l’on considère de moins en moins la vraie fonction sociale de l’art – et, de façon générale, de tout ce qui appartient à la sphère du symbolique -, j’ai été confrontée à l’urgence de mettre en lumière un usage de mon métier qui ne le cantonne ni au divertissement ni à une production de type commercial.
Il m’était devenu indispensable, précisément pour assurer la survie symbolique de l’artiste que je suis – et en conséquence, garantir la pérennité de mes actions et de ma création – de revisiter ma place sociale à partir des fondamentaux.
Revenir aux sources d’une pratique originellement collective qui a une forte tendance historique à s’individualiser, à se professionnaliser, à se “spécialiser” de façon excessive, et au bout du compte, à ne plus offrir que deux possibilités : la production d’un côté, la consommation de l’autre.

Il s’agit là d’un clivage qui, parce que je suis artiste professionnelle, m’a atteint dans ma chair de façon très évidente, mais dont en réalité, nous souffrons ensemble parce qu’il nous contraint, contrairement à l’esthétisme de liberté dont il est paré, à accepter une restriction de l’offre .
Un clivage induit par l’organigramme des modes de production actuels dont la dynamique de rentabilité industrielle est, malheureusement, totalement étrangère à ce qui se joue réellement dans le rapport noué entre les citoyens, c’est à dire les publics et leurs artistes.

Car comme l’ont montré avec force Armand Gatti(1) et Fernand Deligny(2), l’art ne peut se satisfaire du rôle d’ornement ou de divertissement qu’il tend à devenir parce que depuis toujours, il a maille à partir avec les extrêmes, avec la “folie” et “l’enfermement”.
Ainsi, l’artiste va puiser sa matière première dans ce que l’on appelle la marge, pour mieux faire oublier à lui-même et aux autres que celle-ci est en fait au centre de chacun.
Les pratiques de l’art ne peuvent donc être séparées du reste de nos existences, parce qu’elles sont nécessaires à la constitution de toute collectivité humaine.
Pourtant, les outils classiques de la critique d’art, qui poussent le corps social à juger l’objet ou le résultat sont impuissants à créer la vision contextualisée d’une démarche.
En privilégiant avant tout les critères “esthétiques”, ils mettent souvent de côté la perspective historique, les enjeux sociaux ou les visées thérapeutiques, et ne permettent pas d’embrasser l’amplitude du geste artistique dans son impact spatial, temporel et humain. Ils en donnent une vision fragmentée qui ne relie pas entre eux des éléments dont l’interaction est pourtant la clef de l’action artistique.

L’artiste lui-même, pris dans les filets de ces instruments d’optique réducteurs est souvent laminé entre des contraintes temporelles et économiques contradictoires.

En réduisant à sa portion congrue l’ensemble du matériau nécessaire à l’avènement d’une création singulière, nos démocraties se prennent dans le piège qui leur est tendu. Celui de ne traiter que des symptômes, là où il est possible d’ouvrir des “conflits”, c’est à dire des procédures d’explorations contradictoires des intérêts des uns et des autres qui permettent de transformer la souffrance en mouvement, les émeutes en discussions.
Nous sommes loin, ici, d’un art dont l’usage serait spécifiquement thérapeutique. Loin aussi d’un art “politique” étroitement militant, dont le “fond” serait plus important que la forme. Très loin, bien sûr, de toute notion d’ “Art pour l’Art”.

La ténacité avec laquelle j’ai interrogé durant plusieurs années la “qualité” de ma posture professionnelle m’a permis d’intégrer profondément la relation intime qui existe entre ma pratique artistique et les questionnements les plus âpres de la société contemporaine.
Je me suis intéressée de près à de nombreux travaux réalisés par des médecins, des travailleurs sociaux, des chercheurs et des artistes qui explorent côte à côte le plus attentivement possible, en analysant l’ensemble de ses effets, l’intervention artistique dans les lieux de l’enfermement et de la relégation sociale ou culturelle. Ces lieux, où, pour reprendre la belle expression de Jean Oury(3), l’art et la culture “ne vont pas de soi.”

Il m’apparaît aujourd’hui clairement que ce qui fait la force d’une création réside avant tout dans la fonction globale du geste artistique.

À Jean Dupuy(4) qui nous interroge sur ce devoir de fraternité tel qu’il a été inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948(5), je trouve l’hypothèse d’une réponse énoncée par Daniel Terrolle(6): “La fraternité totale est par conséquent un impossible structurel, une gageure, une illusion nécessaire sans doute à notre imaginaire, un mensonge au nom duquel on a probablement et obligatoirement admis tacitement d’exterminer en douce des non-frères nécessaires. Exclure est donc une nécessité de la structure, ce qui peut sembler insupportable si on en reste là. Or, tout groupe offre des modalités de “passage” de l’extérieur vers son intérieur et les rites de passage sont là pour gérer, pour chacun, les modalités de ces multiples changements par lesquels nous passons tous, du berceau à la tombe. Ils sont là, aussi, pour nous faire transiter d’un état à l’autre, pour faire le pas, le saut, d’un groupe à l’autre, d’une classe d’âge à l’autre, d’un statut à l’autre”.(7)

Ainsi, s’il est une absolue nécessité pour moi de me rendre dans des lieux où il y a de vraies fractures, je me situe dans l’espace d’une parole qui déclenche autre chose qu’une demande de prise en charge, à contre courant du cadre de représentation officiel, qui érige la victime comme seule ayant droit des politiques de solidarité et qui construit notre collectif sur une sorte de compassion de cette victimologie. Je propose des temps et des lieux d’échange, au service d’un espace commun, où les symboles sont opérants sur le groupe et sur l’être, et où cette rencontre indistincte crée l’efficacité de l’acte – ce qui, dans l’aboutissement du geste, en fait également la beauté.

1 “Mais de quelle bataille s’agit-il ?
– C’est toujours la même qui recommence. Vous assis à la recherche de vous debout. Si nous devons la retrouver partout, autant l’expliquer et dire ce qu’elle représente, ” Armand Gatti. La part en trop. Ed Verdier, 1997.
2 “L’enfant se retourne et mord, saute par la fenêtre et tombe car le monde mille fois vu qu’il croyait prêt à le recevoir n’est que reflets et mirage. S’il existe, c’est beaucoup plus loin. On peut le rejoindre un pas après l’autre. Mais l’enfant de cinéma, de radio, d’héliogravure ne sait pas marcher”. Fernand Deligny. Les vagabonds efficaces. Ed Victor Michon 1947. Réedition aux Ed Dunod 1998.
3 Jean Oury est un psychiatre et psychanalyste français né en mars 1924. Il est le fondateur et directeur de la clinique de Cour-Cheverny en Loir et Cher, située au château de La Borde, ce dernier terme étant le nom usuel par lequel cet établissement est désigné. Il a été membre de l’École freudienne de Paris fondée par Jacques Lacan du moment de la création jusqu’à la dissolution de ce mouvement psychanalytique.
4 Philosophe et disciple de René Girard, il enseigne à l’École Polytechnique et à l’Université de Stanford. Il vient de publier « Justice et ressentiment » dans l’ouvrage collectif dirigé par Serge Paugam « Repenser la solidarité, l’apport des sciences sociales » PUF, 2007
5 « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »
6 Ethnologue. Laboratoire d’anthropologie urbaine, CNRS, Ivry-sur-Seine
7 Sans domicile fixe: au seuil d’une liberté possible et créatrice? Les hors-champs de l’art. Arts en difficulté. collection hors-champs. Cassandre, 2007.

Crédit photo: Freddy Gioia



2 commentaires

  1. marc javelle 5 décembre

    avec l’age tu deviens de plus en plus intelligente et moi moins j’ai pas tout compris mais c’est bien

  2. Rachel Arnaud 5 décembre

    Yo ! Sieur Javelot sur mon Blog…. ça fait plaisir.
    Je ne crois pas que tu aies raison. Avec l’âge, « on » et surtout  » je » me pardonne de plus en plus mon « intelligence ». Forcément, ça libère de l’énergie pour l’essentiel. L’intelligence finalement, ça n’est que de l’énergie bien employée, et c’est pas la mer à boire.
    Si tu trouves ça bien, la meilleure des choses à faire serait de m’organiser une petite tournée dans les lieux de l’enferment stéphanois. Je te l’ai déjà demandé. Je ne peux pas le mendier.
    Je t’embrasse bien fort en tout cas.

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