
Le lendemain, mardi, jour du combat, la pesée est à neuf heures du matin. Avant leur rendez-vous avec la commission à onze heures, Odell, Connor et les deux manageurs s’entassent dans un taxi avec leurs gars et l’emmènent en ville pour le régaler de flocons d’avoine irlandais et de crêpes.
Avant ce festin, Mookie s’est forcé à avaler un grand verre de jus de pamplemousse. Il déteste mais c’est pour le potassium et pour le réhydrater. En retournant à pied à l’hôtel avec les autres, Connor avise l’affiche d’une exposition exceptionnelle au Musée de la ville, consacrée à la fois à Michel-ange et à Rodin.
À moins d’aller à la Casa Buonarroti de Florence, ou même au Metropolitan si jamais un voyage à New-York se présente, il en est venu à penser qu’à son âge il n’aura plus la chance de se tenir face à une oeuvre de Michel-Ange. Et pourtant, elle est là, cette occasion, à un kilomètre d’ici. Il espère de tout coeur pouvoir y aller mais le programme est serré, les jours de combat.
Mookie monte dans sa chambre. Son entourage et celui de l’africain retrouvent le représentant de la commission dans la salle de conférence de l’hôtel. Toutes sortes de tricheries sont évoquées, y compris les coups de tête, les coups bas et les knock-down, avec une insistance particulière sur les coups bas. Dans le règlement qu’on leur a distribué, il est indiqué qu’après deux avertissements pour ce motif le boxeur perdra automatiquement un point à la troisième infraction.
Le représentant est un type séduisant, que Connor estime italien ou peut-être juif. Il est fier de sa mission et c’est un cinglé de la boxe, surtout des rencontres qui se déroulent dans la ville. Il fait comprendre à tout le monde que c’est un combat de première classe qu’on attend, et que ce serait pareil s’il s’agissait d’une reprise en quatre rounds ou d’une grande rencontre de championnat en douze. Tout le monde le comprend.
De retour dans sa chambre, Connor essaie de prendre un peu de repos mais il n’y arrive pas, il a dormi tout son saoul la nuit précédente. À rester étendu, il finit par s’énerver, il a envie de quelque chose de sucré. Il descend à la boutique en face de l’hôtel, prend un quart de lait écrémé, une pomme et un Tastykake à la noix de coco.
Il a eu un bout d’oreille arraché à coups de dents au cours d’une rixe, un jour où il a surpris quelqu’un qui essayait de voler sa voiture, et il n’entend pas très bien de ce côté. Pendant qu’il fait la queue pour payer, il ne capte donc pas la musique soul qui passe en fond sonore, Patti LaBelle en train d’improviser à toute allure des paroles sur un accompagnement de contrebasse et percussions, de jouer à cache-cache avec la mélodie.
Il s’en rend seulement compte lorqu’une voix derrière lui se met à chanter à l’unisson suivant les intonations black de Patti, mot pour mot, nuance pour nuance. Il se retourne, s’attendant à découvir un ado noir, mais à la place son regard tombe sur un lycéen juif, la calotte retenue par deux pinces à ses cheveux bruns et bouclés. Il est flanqué de trois copines de classe aux bras chargés de livre, qui mastiquent leur chewing-gum, et tandis qu’il monte dans les aigus, claque des doigts en imitant le style de Patti à la perfection, Connor se dit qu’il fait le malin dans l’espoir de tirer un coup.
Aux coups d’oeil que les filles s’échangent, il accorde au jeunot de bonnes chances d’en sauter au moins une, s’il s’accroche. En esprit, il revient à son gars endormi dans la chambre sombre et brûlante. Son bébé, son guerrier.
« Euh, pardon m’sieur. M’sieur ? C’est quoi ça ? » Connor a vaguement saisi la question. Il dégustait déjà le Tastykake dans sa tête. « C’que vous avez au poignet, c’est un tatouage, non ? » insiste le lycéen.
Connor suit son regard. Comme d’habitude, sa grosse Timex a glissé sur son avant-bras, révélant un tatouage déteint qui pourrait être celui d’un ancien taulard.
Près d’un demi-siècle plus tôt, quand Connor était encore sous le choc de sa seuxième expérience de cul et qu’il s’apprêtait à s’engager dans la Navy en pleine guerre de Corée, l’inscription était facile à déchiffrer. Plus maintenant.
- C’est vous qui vous l’êtes fait, hein ? demande le chanteur improvisé, très en verve.
Mais il y a plus d’émerveillement qui d’impertinence dans le ton qu’il a et Connor décide de lui répondre:
- Non, on me l’a fait.
- Où ça ?
- Skid Row, à LA, puisque ça t’intéresse.
La déception se lit sur les traits du jeunot. Il s’attendait à ce qu’on lui dise que le tatouage venait de
Sing-Sing, ou d’Alcatraz, ou même de l’île du Diable.
- Quoi, vous étiez une bande et vous aviez picolé, c’est ça ?
- Non, il était deux heures…
Et puis comme souvent, ce sont des vers de Garcia Lorca qui s’imposent à lui :
À cinq heures du soir
Il était excatement cinq heures du soir.
F.X. Toole. La brûlure de Cordes. Ed Albin Michel.
Huile sur toile: Raphaël Beerten.